Le doyen des lettres luxembourgeois, Emile Hemmen, poète, pédagogue et résistant, s’est éteint à l’âge de 97 ans, laissant la scène littéraire du Grand-Duché orpheline d’un être qui cultivait la discrétion existentielle et la quête poétique. L’homme comme l’homme de lettres, polygraphe à la tête d’une œuvre multilingue s’étendant sur sept décennies, allait au plus profond là où tant d’autres vont au plus pressé. L’humanisme mémoriel était pour ainsi dire sa marque de fabrique, comme en témoignent notamment „A hauteur d’homme“ (1981) et „L’âge de la mémoire“ (2019), l’alpha et l’oméga de sa production poétique d’expression française.
La démarche d’Emile Hemmen, tant sur le plan anthropologique que sociétal, fut de s’inscrire en faux contre toute forme d’oppression et de pratiquer une forme cathartique de révolte consistant non seulement à agir en son âme et conscience (comme il l’a fait en qualité de réfractaire durant la Deuxième Guerre mondiale, ce dont il a témoigné à plusieurs reprises ces dernières années), mais encore (et peut-être surtout) à tremper son calame poétique (à partir de 1981, il privilégie cette forme littéraire, au détriment d’autres genres qu’il a également pratiqués au cours de sa longue odyssée scripturaire) dans l’encre ontologique et sympathique. Ce n’est certainement pas un hasard si son premier recueil d’expression française s’intitulait „A hauteur d’homme“ (1981) dans la mesure où, en moraliste (au sens que le XVIIe siècle donnait à ce terme, à savoir un observateur des mœurs décrivant ou expliquant le comportement des hommes [à la lumière des grandes valeurs morales et de quelques catégories philosophiques]), il se fait l’observateur et le sismographe des mouvements complexes qui sous-tendent notre être, qu’il s’agisse de vaguelettes ou de lames de fond.
Emile Hemmen se présente donc comme un fin analyste des soubassements de l’âme humaine ; il est également, si l’on nous autorise ce néologisme, un „transsubstantiateur“, à savoir un poète pratiquant la transsubstantiation non pas exactement au sens (où l’entendait Baudelaire) d’acte poétique de transformation de la médiocrité du monde et la souffrance qui en résulte (c’est-à-dire le „mal“) en beauté (c’est-à-dire en „fleur“), mais au sens de „poète-transpasseur“ (qui combine l’activité de l’écrivain qui transpose en mots – en employant en l’occurrence un mode d’écriture particulièrement exigeant car se voulant à la fois laconique et hautement expressif – et celle du passeur qui, en qualité de visionnaire et d’intermédiaire, donne à voir, à (res)sentir et à réfléchir). Emile Hemmen est à la fois le réceptacle et la caisse de résonance du spectre kaléidoscopique de la nature humaine, comme en témoignent nombre de pièces poétiques figurant dans „A hauteur d’homme“ (que l’on songe par exemple à „Glaneurs aveugles“ (p. 30), „Perspectives“ (p. 40), „Creuset humain“ (p. 42), „Les Mots“ (p. 72), „Fin d’année“ (p. 100)).
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