Tous deux se sont appuyés sur des raisonnements essentiellement historiques. Ils ont ainsi réussi à accomplir ce que le public attend généralement des historiens: qu’ils tirent du passé les leçons pour entrevoir les tragédies futures. Le problème est que, au-delà de ce bref moment de concordance, ils ont des visions antagoniques de l’évènement et parviennent à des conclusions diamétralement opposées.
La faute aux Occidentaux
Le premier de ces experts est John Mearsheimer, un spécialiste des relations internationales, qui enseigne à l’Université de Chicago depuis le début des années 1980. Cela fait des années maintenant qu’il met en garde contre l’éclatement d’un conflit ouvert entre Russes et Occidentaux et, selon son appréciation, ce sont ces derniers qui poussent le plus résolument dans cette direction.
Mearsheimer estime en effet que depuis la chute de l’Union soviétique, les Américains et leurs alliés européens cherchent à détacher l’Ukraine de l’orbite russe pour l’arrimer à la sphère occidentale. Ils ont pour cela conçu une stratégie qui repose sur trois piliers: soutien aux révolutions pro-occidentales, intégration européenne et élargissement de l’Otan.
Lors des deux premiers élargissements vers l’Est de l’Alliance atlantique, en 1999 et en 2004, les Russes ont, d’après Mearsheimer, à peine réagi parce qu’ils étaient trop faibles et pouvaient encore considérer que cela ne mettait pas leurs intérêts en danger. Lorsque le 3 avril 2008, à l’issue du sommet de Budapest, l’Otan a toutefois indiqué que la Géorgie et l’Ukraine avaient vocation à rejoindre l’alliance, les Russes ont clairement fait comprendre qu’ils considèreraient cela comme une menace et qu’il y aurait des conséquences. L’été-même, leurs troupes entraient en Géorgie.
Les causes déterminantes de la guerre
Quant à la cause déterminante qui a, d’après Mearsheimer, précipité les événements, il s’agit de l’Euromaïdan – les manifestations pro-européennes qui ont eu lieu fin 2013-début 2014, avec le soutien des pays occidentaux, pour protester contre la décision du président ukrainien de l’époque, Viktor Ianoukovytch, de signer un accord d’association avec la Fédération de Russie plutôt qu’avec l’Union européenne.
Le pouvoir pro-russe a réagi avec une extrême brutalité, tuant près d’une centaine de manifestants en janvier et février 2014. Mais à la fin de ce mois, la situation a fini par lui échapper et le 22 février, Ianoukovytch fuyait en Russie. Suite à ce renversement de pouvoir qui, selon Mearsheimer, avait été encouragé par les Etats-Unis et leurs alliés européens, le parlement ukrainien votait l’abolition des lois donnant un statut officiel à la langue russe.
En réaction, des forces russes se sont emparées de la Crimée et un mouvement séparatiste pro-russe est née dans le Donbass, déclenchant un conflit dont l’invasion russe de février 2022 n’est que la continuation. Certes les belligérants avaient entre-temps négocié des cessez-le-feu à Minsk, mais aucun d’entre eux ne les a vraiment respectés. Là encore les Occidentaux portent, d’après Mearsheimer, une responsabilité, notamment les Français et les Allemands qui étaient les garants des accords de Minsk.
La priorité constante des souverains russes
L’autre observateur qui a prévu ce qui allait arriver est Peter Zeihan. Ce spécialiste en questions géopolitiques a longtemps travaillé pour un think tank de Washington. Aujourd’hui, il écrit des livres et donne des conférences. Il y a près de sept ans, durant l’une de celles-ci, Zeihan annonçait que les Russes étaient susceptibles d’envahir l’Ukraine en 2022. Comment a-t-il accompli ce tour de force? Tout simplement en croisant un raisonnement historique et un raisonnement démographique …
Le raisonnement historique est le suivant: le cœur historique de la Russie, autour de Moscou, se trouve dans la partie la plus large de cette plaine d’Europe du Nord qui s’étend du Pas-de-Calais à l’Oural; un immense territoire, vaste et plat, ouvert aux invasions de tous les côtés. Les souverains russes, puis soviétiques cherchent donc depuis des siècles à repousser leurs frontières le plus loin possible de leur capitale et de les faire, si possible, coïncider avec des frontières naturelles.
Leur but ultime a toujours été de pouvoir concentrer leurs défenses sur les neuf „voies“ (gateways) par lesquelles toutes les invasions de la Russie ont eu lieu. De l’est à l’ouest, il s’agit de la trouée Tien-Altäi, du corridor d’Asie centrale, des versants côtiers est et ouest du Caucase, de la Crimée, de la trouée de Moldavie, le (très large) corridor polonais, de la mer Baltique et de la mer Blanche (dans l’Arctique).
La faute aux Russes
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétiques contrôlait ces neuf voies d’invasion. Mais quand le régime communiste s’est écroulé, la Russie rétrécie n’en a plus détenue qu’une seule (la mer Blanche) et s’est retrouvée, à un moment d’extrême vulnérabilité, affaiblie davantage encore par les pires frontières qu’elle avait eues depuis des siècles.
Selon Zeihan, la politique extérieure de Vladimir Poutine, depuis son arrivée au pouvoir, ne consiste donc pas directement à reconstruire l’empire des Tsars ou celui de Staline, mais à reprendre possession des neuf voies d’invasion, qu’il est vrai, ceux-ci ont toujours cherché à détenir. Il en aurait déjà repris cinq. Il n’en reste donc plus que quatre à prendre. Trois de celles-ci sont en Ukraine – la Crimée, la trouée de Moldavie et le corridor polonais. Voilà ce qui selon l’expert américain rendait l’invasion russe inévitable.
Voilà pour la question du „pourquoi“, reste encore celle du „quand“. Qu’est-ce qui a permis à Zeihan de prévoir que l’invasion aurait lieu en 2022? La démographie. Celle de la Russie est catastrophique. Le nombre des naissances s’est écroulé en même temps que l’URSS. La population russe vieillit et se contracte très rapidement. La dernière année où la Russie pouvait disposer de jeunes hommes en nombres suffisants pour mener une campagne aussi ambitieuse que la conquête de l’Ukraine est 2022.
Des avis divergents
Les analyses de Zeihan et Mearsheimer se sont donc croisées à un moment donné, celui de la prédiction. Pour le reste, leurs avis divergent. Mearsheimer estime que ce sont les Occidentaux qui, en s’efforçant de faire de l’Ukraine un état-tampon, et en élargissant l’Otan jusqu’aux frontières de la Russie, ont poussé cette dernière à la faute. Zeihan pense pour sa part que la Russie aurait attaqué quoi qu’il arrive, puisque le contrôle des voies d’invasion est l’une de ses aspirations historiques.
Selon sa théorie, les Russes ne se contenteront d’ailleurs pas de l’Ukraine. S’ils veulent contrôler toutes les voies d’invasion, il leur en manque encore une, la mer Baltique. Pour contrôler cette dernière, il leur faudrait s’emparer de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie, trois états-membres de l’Otan. Une attaque russe les visant déclencherait presque automatiquement une guerre avec l’Occident.
Or cela doit, selon Zeihan, être évité à tout prix. Les forces conventionnelles russes, qui ont montré leurs faiblesses ces derniers mois, seraient d’après lui écrasées par celles de l’Otan et un Poutine acculé pourrait être alors tenté d’utiliser son arsenal nucléaire. Il faut donc que les Russes soient retenus le plus longtemps possible en Ukraine, où les Occidentaux peuvent sévèrement, voire mortellement, affaiblir l’armée russe, sans intervenir directement mais en livrant massivement des armes. C’est d’ailleurs ce qui se passe en ce moment.
Mearsheimer pense au contraire que chaque jour de guerre russo-ukrainienne fait monter le risque d’une confrontation directe entre l’Otan et la Russie – et donc de frappes nucléaires, si jamais cette dernière se retrouvait en position de faiblesse. Sur ce point au moins, Mearsheimer et Eihan s’accordent de nouveau. Et bien sûr sur le fait que la souveraineté de l’Ukraine n’est pas le principal enjeu de la guerre.
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