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This Hard Minett LandDes frontières et des hommes

This Hard Minett Land / Des frontières et des hommes
  Dan Altmann

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Mi-février. – „Across the Border“, „The Line“, „Balboa Park“, etc.: autant de balades dans l’ombre portée du fantôme de Tom Joad, et balades sans fin au volant d’une Lada Niva vert mousse qui avait appris à se fondre dans le paysage, dans tous les paysages. On trouvera peut-être étrange de parler d’un filet de voix à propos de Bruce Springsteen. C’était un fil à dévider pourtant, et pendant des heures, une compagnie, oui, autant que l’herbe des talus, ou le regard oblique des vaches derrière les clôtures en barbelé, ou les petites villes traversées de part et d’autre de la frontière, en un chapelet aux grains sans nombre. Une voix grave, aux articulations fluides, avec guitare et clavier pour tout accompagnement: orchestration minimale et instrumentiste unique. Fil narratif aussi, même si le bruit d’un moteur notoirement rustique n’en laissait percevoir que des bribes („coke can“ ou „cocaine“?) et, parfois, rien de plus qu’un accouplement de rimes: „… the edge of a ravine / … methamphetamine“. Il fallait bien sûr changer les noms, déshispaniser les patronymes, imaginer un Francesco ou un Luigi à la place d’un Miguel, remplacer la Luisa de Bobby Ramirez par une Krisztina promise à Lukasz ou Andrzej, superposer Tijuana à Thionville et convertir la Monongahela Valley en vallée des Anges … Pour le reste, histoires d’hommes et de gagne-pain, d’exils et de vies perdues, de trahisons et de camaraderie – beaucoup pouvait resservir en l’état.

Je me souviens de cette offrande découverte un soir de juillet sur une tombe du cimetière d’Algrange: quelques fleurs, une bouteille de champagne, un paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Elle valait bien le baiser d’adieu déposé sur les lèvres de Luis par son frère Miguel dans la dernière strophe de „Sinaloa Cowboys“. Ou de l’histoire de ce train fantôme, dans un tunnel de mine de la vallée de l’Orne, dont la quinzaine de passagers avait été asphyxiée par les fumées, en regard de l’accident d’avion survenu au-dessus du canyon Los Gatos, où un incendie avait provoqué la mort de tous les deportees se trouvant à son bord. Alcool des samedis soirs, Café Rouge et Quartier nègre, argent facile ou laborieux, au contraire, querelles et réconciliations dans l’entrelacs des frontières: „Polik Polak, kein Schuh kein Schlapp, kein Schlapp kein Schuh, Polak bis du …“ De l’Est à l’Ouest comme dans la longue traversée de Tom Joad et des siens, et de Zakopane ou Katowice au carreau d’Algrange ou à la Colonie d’Angevillers.

Sur l’auteur

Gilles Ortlieb, né en 1953 au Maroc, a longtemps vécu au Luxembourg, où il a reçu le prix Servais en 2012, pour „Tombeau des anges“ (Gallimard, 2011). Proses, poèmes, carnets, essais, il est à ce jour l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels „Place au cirque“ et „Au Grand Miroir“ (Gallimard, 2002 et 2005), „Liquidation totale“ (Le temps qu’il fait, 2011), „Et tout le tremblement“ (Le bruit du temps, 2016), „Ângelo“ (Finitude, 2018). Dernier titre paru, „La nuit de Moyeuvre“ (Le temps qu’il fait, 2022). Il vit et travaille désormais à Paris.

Début mars. – Je lis ces jours-ci le Journal que Steinbeck a tenu de février 1938 à janvier 1941, pendant qu’il écrivait „Les Raisins de la colère“ et après. Comment ne pas établir un parallèle entre ce qui se passe en ce moment en Ukraine et la réalité de ce qu’il écrivait et pressentait alors, le 12 septembre 38 par exemple: „Les choses ne vont pas être plus pacifiques. Aujourd’hui, — est censé prononcer son discours sur la guerre ou la paix. Cela peut jeter le monde dans un véritable chaos. Apparemment, le monde entier est nerveux. Toutes les armées sont mobilisées. Ce pourrait être la pagaille dès demain. Impossible à dire.“ Puis, quelques jours plus tard: „ — a rentré le ventre un peu. La force contre lui est trop grande, je suppose, même pour sa démence. Je ne crois pas qu’on en viendra à la guerre, et nombreux sont ceux qui ne le croient pas non plus. Mais la préparation continue et il suffira d’un mot pour tout déclencher.“ S’il n’y avait pas malgré tout, dans le lot, des passages où l’on voit l’auteur tout près de se réconcilier, et d’abord avec lui-même: „Voici une chose étrange – presque comme un secret. Vous commencez à poser des mots et il y a trois choses: vous, la plume et la page. Puis, graduellement, les trois choses fusionnent jusqu’à ce qu’elles n’en fassent plus qu’une et vous sentez la page comme vous sentez votre bras. Si ce n’est que vous l’aimez plus encore que votre bras.“

Steinbeck et Springsteen: outre qu’ils sont chacun, parmi quantité d’autres productions annexes, les auteurs d’une trilogie fondatrice („Des Souris et des hommes“, „En un combat douteux“, „Les Raisins de la colère“ pour le premier,Nebraska“, „The Ghost of Tom Joad“, „Devils & Dust“ pour le second), on peut penser que le „Boss“ a dû lui aussi éprouver plus d’une fois, en studio ou sur scène, qu’il sentait et aimait sa guitare comme son propre bras. De son propre aveu, il ne s’est pas seulement inspiré, pour écrire ces chansons, du roman de son compatriote et du film que John Ford en avait tiré, mais également de récits comme „Journey to Nowhere“ ou „A Season for Justice“, ainsi que d’articles parus en leur temps dans le Los Angeles Times. Ce qui me renvoie à mes lectures d’alors sur le Minett Land et à toutes mes virées dans cette région vitrifiée, this hard land.

The Line

I got my discharge from Fort Irwin
Took a place on the San Diego county line
Felt funny bein’ a civilian again
It’d been some time
My wife had died a year ago
I was still tryin’ to find my way back whole
Went to work for the INS on the line
With the California Border Patrol

Bobby Ramirez was a ten-year veteran
We became friends
His family was from Guanajuato
So the job it was different for him
He said „They risk death in the deserts and mountains
Pay all they got to the smugglers’ rings
We send ’em home and they come right back again
Carl, hunger is a powerful thing“

Well, I was good at doin’ what I was told
Kept my uniform pressed and clean
At night I chased their shadows
Through the arroyos and ravines
Drug runners, farmers with their families
Young women with little children by their sides
Come night we’d wait out in the canyons
And try to keep ’em from crossin’ the line

Well the first time that I saw her
She was in the holdin’ pen
Our eyes met and she looked away
Then she looked back again
Her hair was black as coal
Her eyes reminded me of what I’d lost
She had a young child cryin’ in her arms
I asked „Senora, is there anything I can do?“

There’s a bar in Tijuana where me and Bobby drink alongside
The same people we’d sent back the day before
We met there, she said her name was Luisa
She was from Sonora and had just come north
We danced and I held her in my arms
And I knew what I would do
She said she had some family in Madera County
If she, her child and her younger brother could just get through
At night they come across the levee

In the searchlights’ dusty glow
We’d rush ’em in our Broncos
And force ’em back down into the river below
She climbed into my truck
She leaned towards me and we kissed
As we drove her brother’s shirt slipped open
And I saw the tape across his chest

We were just about on the highway
When Bobby’s jeep come up in the dust on my right
I pulled over and let my engine run
And stepped out into his lights
I felt myself movin‘
Felt my gun restin’ neath my hand
We stood there starin’ at each other
As off through the arroyo she ran

Bobby Ramirez he never said nothin’
Six months later I left the line
I drifted to the central valley
And took what work I could find
At night I searched the local bars
And the migrant towns
Lookin’ for my Luisa
With the black hair fallin’ down

Bruce Springsteen

(from the album „The Ghost of Tom Joad“, 1995)
© Sony Music Group/Eldridge

This Hard Minett Land – Die Serie

Von März bis Oktober 2022 laden das Tageblatt, das Luxembourg Centre for Contemporary and Digital History (C²DH) und capybarabooks die LeserInnen jeden Freitag zu einer besonderen Entdeckungsreise durch Luxemburgs Süden ein. Rund vierzig SchriftstellerInnen und HistorikerInnen lassen sich von Bruce Springsteens Songs inspirieren und schreiben Texte über das luxemburgisch-lothringische Eisenerzbecken, „de Minett“, sowie über diejenigen, die dort geboren oder dorthin eingewandert sind, dort gelebt, gearbeitet, geliebt, geträumt, gehofft, gekämpft, Erfolg gehabt oder versagt haben. Begleitet werden die Texte in deutscher, englischer, französischer und luxemburgischer Sprache von Illustrationen des Luxemburger Künstlers Dan Altmann. Im Herbst erscheinen sämtliche Texte und Zeichnungen dann versammelt in Buchform bei capybarabooks. Bis dahin heißt es: „Son, take a good look around/this is
your … Minett Land!“