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FilmEma l’incandescente: le nouveau film de Pablo Larrain

Film / Ema l’incandescente: le nouveau film de Pablo Larrain
Sensuel, brillamment écrit, dérangeant, doté d’une esthétique soignée, „Ema“ est d’ores et déjà l’un de nos films de l’année (C) Pablo Larrain 

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Quelle meilleure raison de retourner au cinéma que celle d’aller y découvrir „Ema“, le nouveau film du chilien Pablo Larrain – un petit bijou osé, créatif, intrigant, tourné dans la photogénique Valparaiso – qui réunit Gael Garcia Bernal et l’ardente Mariana di Girolamo.

Elle a les cheveux courts, décolorés blond platine, une visière en plastique devant les yeux et un lance-flammes sur le dos. Dans une rue calme et déserte, elle regarde un feu de signalisation se consumer, écoute le crépitement des flammes dans la nuit. Les couleurs sont prononcées – du vert, du rouge, du néon, une vision de la ville presque futuriste ou manga. Nous sommes au Chili, le pays natal de Pablo Larrain („El Club“, „Jackie“, „No“), dans la ville côtière et colorée de Valparaiso.

Ema est danseuse dans la troupe de Gaston, le chorégraphe mexicain de douze ans son aîné dont elle partage la vie. Baignées dans une obscurité nimbée de lumière tantôt rouge, tantôt bleu, les silhouettes des danseurs se découpent contre un immense écran représentant une boule incandescente – soleil? planète? ovocyte à féconder?

Le couple d’Ema et Gaston se déchire. Calmement. Presque sans hausser le ton. Dans leur grand appartement aux larges baies vitrées et poutres apparentes, ils sont face à face, comme en duel. Les attaques fusent, les reproches touchent, ricochent. Il est question de Polo, l’enfant qu’ils ont adopté puis rendu aux services sociaux après qu’il a brûlé la moitié du visage de la sœur d’Ema. Les amants appuient là où cela fait mal, là où l’autre frémit de douleur: „Mauvaise mère“, „Cochon stérile“ …

Ainsi commence le nouveau film de Pablo Larrain remarqué lors de la 10e édition du LuxFilmFest qui fut contraint de s’arrêter en cours de réjouissances, à cause de la pandémie. Mais en ce mois de juin, la réouverture des salles s’accompagne du retour d’Ema sur les grands écrans – la meilleure des raisons de profiter du plaisir des salles obscures qui nous est de nouveau autorisé.

Qui est vraiment Ema? Larrain sème ici et là des indices, des idées, dans une écriture d’une finesse qui force l’admiration. Jamais on ne tombe dans l’explicatif ou dans le psychologisant. Il y a des échos, des harmonies, qui permettent au spectateur de tirer des conclusions, de comprendre des clefs. Mais pas de certitude quant à ce qui serait une absolue vérité ou un mensonge. Les dialogues sont utilisés comme des armes – pour séduire ou se battre, jamais pour s’épancher ou faire passer un message appuyé au public. Une écriture ciselée, qui s’associe à un travail de l’image, de la lumière et de la couleur très prenant, à une esthétique et une atmosphère véritablement particulières.

Des dialogues comme des armes

Ema n’offre pas aux spectateurs une intrigue chronologiquement explicitée, mais des scènes de vie particulièrement riches et intrigantes (l’entrevue avec l’assistance sociale ou la directrice d’école; le savoureux débat autour de la signification et du symbole de reggaeton; le test psychologique pour intégrer une nouvelle école …). On soupçonne, on suppose, mais on ne comprend vraiment qu’en fin de course ce qu’Ema tramait tout du long et ce qui lui donnait ainsi sa rage de vivre et d’avancer.

Nous la suivons dans son parcours secret du combattant, armée de son charisme, de sa volonté et de son lance-flammes dans les rues de Valparaiso. Ema connaît ses pouvoirs et en use, avec précision et maîtrise: face aux services sociaux, dans son travail de professeure de danse, auprès d’une avocate … Elle séduit les hommes comme les femmes, est trop habile pour jouer la simple carte de la femme-enfant. Ema plante son regard dans celui de sa proie et laisse parler la sensualité qui émane d’elle naturellement, celle-là même qui vibre lorsqu’elle danse le reggaeton dans les rues et places désertes, au-dessus du port ou des toits.

Ema circule dans les grands espaces, vastes appartements ou lieux de fête illuminés de néons fluorescents, à la fois femme fatale et adolescente, manipulatrice et vivante blessure, objet de désir brûlant ou pyromane insoupçonnée. La caméra de Sergio Armstrong la suit, vive, précise, fluide, dans des travellings et demi-cercles, tournant autour de ses sujets comme si elle aussi dansait avec eux.

On sort de ce film marqué, avec l’impression d’avoir voyagé, des images et impressions plein la tête que nous garderons longtemps à l’esprit. Mariana di Girolamo (Ema) joue ici son premier rôle de cinéma et fascine par la régularité de ses traits, le jeu de son regard, la rage de vivre et de prendre du plaisir qui transpire d’elle – dans la danse, dans sa sexualité queer et assumée, dans sa façon d’être aux autres et au monde, dans sa détermination sans faille. Face à elle, Gael Garcia Bernal (Gaston) est, comme toujours, d’une justesse savoureuse, dans la bonne énergie, criant de vérité.

De manière fine et subtile apparaissent les co-dépendances, les compétitions, les mensonges – à soi et aux autres, les failles et les faiblesses des personnages. Ecrit et réalisé de main de maître et interprété avec une vérité saisissante, „Ema“ étonne à de multiples égards: par son pitch tabou, difficile, dérangeant; par son esthétique et son univers visuel innovants et séduisants; par ses choix narratifs et thématiques osés; par sa construction en scènes fortes qui autorise ellipses et omissions. On ne s’attarde pas à tout expliquer mais tout fait du sens, plus encore que l’on n’aurait pu, à première vue, le penser.

A tous points de vue l’un des meilleurs films de l’année.