Après la Deuxième Guerre mondiale, le Grand-Duché a participé à l’occupation militaire de l’Allemagne. Son armée, à peine née, manquait encore d’expérience et de cohésion. Il y régnait aussi un esprit nationaliste et revanchard qui a rendu les relations avec la population allemande souvent exécrables. La plupart des militaires luxembourgeois étaient d’anciens résistants, déportés, enrôlés de force et réfractaires.

Par Vincent Artuso

A peine un peu plus d’un an après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des troupes luxembourgeoises se sont retrouvées stationnées en Allemagne. Le Grand-Duché, dont le gouvernement en exil avait rompu avec la traditionnelle neutralité et instauré le service militaire obligatoire, était dans le camp des vainqueurs. Il en assumait désormais les prérogatives.

Il ne disposait pas d’une zone d’occupation à proprement parler mais s’était vu confier deux secteurs de la zone française: les moitiés occidentales des arrondissements de Sarrebourg et de Bitbourg, cette localité comprise. Les troupes luxembourgeoises y relevaient du commandement français, leur rôle était strictement militaire, les Français conservant l’administration civile.

Une armée partant de zéro

C’est à la date symbolique du 11 novembre 1945 que les premières unités luxembourgeoises ont franchi la frontière. L’armée était alors en pleine construction. Le gouvernement s’était engagé à fournir deux bataillons, soit 1.200 hommes. La tâche de les lever et de les équiper s’était toutefois avérée plus compliquée que prévu.

Les premiers officiers et sous-officiers provenaient soit de la Compagnie des volontaires d’avant-guerre, soit de la Luxembourg Battery, formée en Angleterre. La plupart avaient été mobilisés de force par les Allemands, beaucoup avaient déserté et tenté de rejoindre les alliés. Certains avaient été déportés pour cette raison.

A partir de la fin 1944, des gendarmes auxiliaires endossaient à leur tour l’uniforme militaire. Il s’agissait essentiellement de réfractaires qui, à la libération, avaient rejoint la milice de l’Unio’n, le mouvement unitaire de la résistance luxembourgeois. Il n’est pas à exclure qu’en les orientant vers les forces armées le gouvernement qui, de retour d’exil avait dû faire face à l’hostilité de la résistance, cherchait à les neutraliser et les soumettre à son contrôle.

Enfin en 1945 les classes d’âge 1925 et 1926 étaient mobilisées. Le moins qu’on puisse dire est que cette décision fut accueillie fraîchement. Tous ces conscrits avaient déjà été enrôlés dans la Wehrmacht en 1943. Certains rentraient à peine de captivité. Un grand nombre fut finalement exempté.

La toute jeune armée luxembourgeoise était donc disparate, inexpérimentée et composée d’hommes qui avaient un compte à régler avec l’Allemagne. Lorsque les premiers d’entre eux sont arrivés dans les secteurs d’occupation, la guerre n’était terminée que depuis quelques mois, les plaies étaient encore béantes. Il régnait au Luxembourg une atmosphère de surenchère nationaliste et une haine du “Preis”.

Pour canaliser ces sentiments, tenter d’encadrer les relations avec les civils allemands, l’état-major estima nécessaire d’édicter une sorte de code de bonne conduite à l’adresse des soldats. La brochure finalement distribuée s’inspirait largement d’une publication de l’armée belge1. On pouvait notamment y lire ceci: “Le ressentiment des Luxembourgeois est […] parfaitement compréhensible et légitime. Mais comment va-t-il s’exprimer? A la manière des barbares ou à la manière des civilisés? La manière barbare, c’est la leur, celles des anciennes tribus germaniques […] Les Luxembourgeois ne sont pas des barbares scientifiques, ni des brutes sauvages. Ils ont le culte de la liberté et le respect de la dignité humaine. Ils ont aussi beaucoup de bon sens et un profond besoin de justice. Quand ils luttent contre les barbares, ils ne songent pas une minute à leur ressembler en quoi que ce soit, car ils s’en rendent bien compte, ce serait pour eux-mêmes un recul vers la barbarie. Certes on n’imagine pas les Luxembourgeois capables d’organiser les abominations des camps d’extermination, les tortures des prisons ou encore les atroces conditions du travail forcé des soi-disant ‘Arbeitserziehungslager’.”

Cet extrait révèle l’ambiguïté du document. Les Allemands devaient être traités correctement, bien entendu. Ils étaient cependant présentées comme une engeance foncièrement différente et, par nature, opposée aux Luxembourgeois. Les différences qui opposaient les deux populations n’étaient pas d’ordre historique ou culturel mais raciales. Le “Boche” avait le mal dans le sang. Cette manière de penser eut des répercussions sur le terrain.

Le rapport Koenig

Le 26 avril 1946, Albert Wehrer se rendait à Berlin. L’ancien président de la Commission administrative, ce gouvernement de fait qui avait fait des offres de collaboration au Reich, avait réintégré ses fonctions d’avant-guerre de secrétaire général du gouvernement. Il fut reçu par le général Marie-Pierre Koenig, commandant en chef des troupes françaises en Allemagne.

Celui-ci remit à Wehrer un rapport sur l’attitude des troupes luxembourgeoises. S’il en avait gardé le contenu secret, c’était uniquement en raison de son respect pour la Grande-Duchesse Charlotte, confia-t-il à son interlocuteur.

Ce qu’on pouvait y lire n’était en effet pas à l’avantage de l’armée. Frédéric Laux en a fait ce résumé, dans un article de 2002 2:

“Les soldats luxembourgeois se livrent à des réquisitions abusives de logements, de mobilier, de vivres et de postes de télégraphie sans fil. Ils obligent les véhicules passant par Bitbourg à tourner jusqu’à cinquante fois autour du [drapeau] luxembourgeois et les passants à s’agenouiller au pied du mât. Des soldats tirent de nuit des rafales de mitraillette dans les rues de Bitbourg et des coups de feu sur les fenêtres de l’Église réformée d’Irrel pendant les offices. Des rixes avec des civils allemands éclatent et des contrôles d’identité abusifs ont lieu de nuit chez les particuliers. On signale également des transferts illicites de fonds entre les secteurs luxembourgeois et le Grand-Duché, ainsi que des trafics de marchandise […] Les relations avec les autorités militaires françaises sont également quelque peu tendues. Officiers et soldats critiquent publiquement le gouvernement militaire français accusé de ‘ménager les Allemands’.”

Pas de fraternisation

Laux est d’avis que les allégations françaises étaient exagérées, de même que Paul Cerf qui a aussi évoqué cet épisode dans un livre sur l’armée, publié en 19843. Tous deux se sont appuyés sur une contre-enquête de la police luxembourgeoise. Un document auquel ils avaient pu accéder, contrairement au rapport Koenig. Comme l’explique Cerf, l’enquête française restait introuvable aux Archives nationales.

Quel aurait cependant été l’intérêt des Français qui, présents dans les secteurs luxembourgeois disposaient d’informations de première main, à noircir le tableau? S’ils avaient voulu mettre un terme à la présence en Allemagne de leur petit allié, ils auraient rendu le rapport public.

Comme cela arrive souvent au Luxembourg, lorsqu’il est question de sujets gênants, les deux auteurs se sont probablement autocensurés. Il ne peut être exclu qu’une armée constituée d’anciens résistants, déportés, enrôlés de force et réfractaires a pu nourrir des relations conflictuelles avec la population allemande.

Cerf montre d’ailleurs indirectement à quel point le fossé entre Allemands et Luxembourgeois était infranchissable. Au milieu des années 1980, il mettait encore un point d’honneur à faire savoir que le nombre de soldats ayant épousé des Allemandes était presque nul et que, du côté des officiers et sous-officiers, ce genre d’unions se comptait “sur les doigts des deux mains”.

Ce constat est particulièrement frappant quand on songe que les Allemands de ces secteurs avaient beaucoup en commun avec les Luxembourgeois, à commencer par la langue. Mais n’était-ce pas ce que la propagande nazie avait répété tout au long de l’occupation? Ces “Preisen” étaient au fond trop semblables aux Luxembourgeois, beaucoup trop pour, qu’après quatre années terribles, il soit concevable de fraterniser avec eux.


1) LAUX, Frédéric, „La participation du Luxembourg à l’occupation de l’Allemagne. 1945-1955“, in: … et wor alles net esou einfach. Questions sur le Luxembourg et la Deuxième Guerre mondiale: contributions historiques accompagnant l’exposition, Publications scientifique du Musée d’histoire de la Ville de Luxembourg, tome X, Luxembourg 2002, pp. 294-303.
2) Les Luxembourgeois en Allemagne, Adaptation d’une brochure du commandant Paul Mesureur de l’Armée belge, Luxembourg, Service d’éducation de l’armée, 1945.
3) CERF, Paul, Le Luxembourg et son armée. Le service obligatoire à Luxembourg de 1945-1967, Luxembourg, RTL Édition, 1984.

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